Randonnée solitaire en kayak de mer, Bannec, Molène et les Pierres Noires

Pour changer un peu je commence par ce qui n’allait pas dans cette randonnée :
– j’étais tout seul (on aime les partager les bons moments)
– je n’ai su que je pouvais naviguer ce week-end que la veille et, du coup, je n’avais que des conserves à emporter. Sans produits frais, mes repas étaient tristounets.

Maintenant que c’est dit, je vous relate ma petite randonnée en solitaire dans l’archipel de Molène.

Ce matin, samedi 13 juin, sur la grève de Lochrist, j’échange quelques mots avec les pêcheurs à pied tout en chargeant mon kayak. C’est l’étale de marée basse, ils viennent relever leurs casiers, que la nuit à garni d’araignées. Un chasseur sous marin est là aussi, avec son arbalète et sa bouée. Il a fait de bonnes chasses ici, dans les années 1980. Un couple de cygnes glisse sous nos yeux pendant que, tous, nous nous affairons.

9h13, l’étale de basse mer, je donne le premier coup de pagaie. En route pour la balise nord de l’île de Béniguet. Pendant la traversée du chenal du Four, je regarde attentivement ma carte et tout ce qui m’entoure. La route vers l’Archipel de Molène est dotée d’autant de balises qu’il y a de dangers. Je profite de la bonne visibilité pour prendre des repères qui me serviront les jours de mauvaise visibilité.

10h, j’ai passé la balise de Béniguet nord, je m’engage dans les passes qui m’amèneront vers le Cromic (roche à la forme caractéristique proche de l’île de Morgol). Aujourd’hui le coefficient de marée est de 74. Jusqu’ici j’ai eu l’habitude, en rapport avec mon habileté du moment, de venir dans l’Archipel de Molène par coefficient de 40 à 50 maxi. Cette fois, j’ai la surprise de faire vraiment des bacs, comme en rivière. J’avance presque face au courant et, avec une petite gîte, je me décale de façon latérale vers l’autre rive du courant. Ce qui me permet de franchir la zone couranteuse sans me faire repousser. Bientôt, je rase la côte nord de Quéménès, puis me dirige vers le feu des Trois pierres, au nord-est de Molène. Il est 11h37, je vois maintenant Banalec, que je vais bientôt dépasser pour approcher l’île de Bannec. Île que je n’ai qu’entre-aperçu la dernière fois, à cause d’une brume épaisse.

Aujourd’hui, le temps est clair, je vois le phare de Kéréon, Men Garo, Men Tensel, Louédog, l’île d’Ouessant, la tour du Stiff. Dans un premier temps, j’essaye de faire le tour de l’île de Bannec dans le sens anti-horaire, mais nous sommes au début de la quatrième heure du flot et j’ai du mal à trouver un contre courant qui me permette d’aller au sud par la côte ouest. Je préfère essayer dans l’autre sens, par la côte est qui, à cette heure, reste protégée du courant de flot. Je rebrousse chemin, la navigation est plus facile, je dois juste m’écarter de la pointe sud-est qui est un peu chahutée à cette heure. Je m’engage entre l’île de la Cheminée et l’île de Bannec. Ce n’est pas encore pleine mer, mais « ça passe », même si je n’ai pas beaucoup d’eau sous le kayak. A partir de là, je boucle facilement mon petit tour, en découvrant la belle et sauvage côte ouest de la petite île de Bannec.

La météo est favorable, Kéréon est tout proche et l’idée d’une traversée du Fromveur à l’étale de pleine mer me titille un peu. Mais il suffit que j’ai une mauvaise visibilité demain matin pour m’interdire le retour au continent et me faire louper ma réunion de lundi matin au Conservatoire de musique. Pour assurer, il faudrait que je fasse l’aller et retour dans la foulée, mais je ne me sens pas la force et puis c’est un peu bête d’aller à Ouessant juste pour y aller, sans prendre le temps de profiter de la grande beauté de l’île. Sagement, je fais demi-tour vers Molène, l’heure de l’étale de pleine mer approche et la descente au sud, vers Molène ne pose pas problème.

A l’arrivé, cale Charcot, mon chariot porte tout et me voila bientôt sur le petit terrain de camping, en train de monter ma tente. Mon estomac m’aide à réaliser qu’il est bientôt 16h alors que j’ai pris mon petit déj. à 6h ce matin. Tout en montant ma tente, je fais cuire des céréales pour accompagner ma boite de thon.

Mon bivouac établi, j’ai du temps devant moi, j’en profite pour entamer un grand tour de Molène. Au passage, je découvrirai l’Impluvium offert aux Molénais par la reine Victoria. Je verrai plusieurs fours à soude et les ruines d’une maison construite 2000 ans avant notre ère sur le site de Beg ar Loued (voir photo).

De nombreux jardins Molénais sont des merveilles, je n’ose pas les photographier, j’aurais l’impression de forcer l’intimité des habitants.

A l’heure de diner, je vais chez Rachel, pour une saucisse de Molène frites. Quelques oiseaux viendront quémander, fort poliment, des morceaux de frite, que je distribuerai en petits bouts pour le plaisir de voir les oiseaux.

Avant la nuit, je vais vérifier, avec l’Atlas des courants du SCHOM, que mon projet d’aller au phare des Pierres Noires, demain matin, est bien goupillé.

6h, debout la dedans ! Je prends mon petit déj en démontant la tente et en chargeant le kayak. Je compte partir à 8h. La visibilité est correcte. A 8h la visibilité chute à 300 mètres maxi. Je renonce à mon horaire de départ et plutôt que de rester à ne rien faire. Je m’engage dans un tour de l’île par les sentiers. En cours de route, je vois que la brume se dissipe pour de bon. Je me hâte de regagner la cale. Il est 8h50 quand je donne le premier coup de pagaie, je vais raccourcir mon trajet en prenant la ligne droite et pagayer ferme pour tâcher d’arriver comme prévu aux Pierres Noires. C’est possible parce que je prévois toujours une marge de sécurité d’un quart d’heure par heure, le plus souvent pour me permettre de profiter d’une rencontre imprévue, ou pour buller.

Je pagaye vigoureusement pour gagner 20 minutes de plus sur ma navigation. Finalement, j’arrive au phare à l’heure prévue, mais il fait bien chaud sous ma vareuse. Je débarque aux Pierres Noires, je hisse mon kayak sur les roches couvertes de jeunes moules et j’entreprends de monter sur la plate forme. Il est fort le plaisir que je ressens là, sous le soleil, à pouvoir approcher au plus près ce phare dont j’ai entendu parler pour la première fois en 1987. A l’époque, mon voisin de la rue Sainte Barbe, au Conquet, emmenait des pécheurs amateurs s’adonner à leur passion aux Pierres Noires. L’un d’eux avait même remonté un « peau bleue » (Prionace glauca). Je fais quelques photos, renonce à faire le tour complet de la plate forme à cause d’un passage que je juge trop glissant (il n’y a pas de rambarde). Je regagne mon kayak et me mets à l’eau en basculant, comme le phoque que je viens hélas de déranger, il y a une heure, à la balise de la Vielle Noire.

Je fais le tour du phare en kayak, puis me dirige tout droit vers la pointe Saint Mathieu. Je suis dans la première heure de montante et afficher le cap 90 au compas me permettra un cap vrai au 80. A ma droite, je vois les 3 cheminées et comprends ce qui leur a valu ce nom. Je passe au sud de Kervouroc, je vois qu’il y a de l’herbe sur les hauteurs de l’îlot, j’espère revenir voir de plus près une prochaine fois. A l’entrée du chenal du four, le courant me monte jusqu’à la plage de Porz Liogan, où je débarque.

J’en ai de la chance d’habiter une si belle région !

Randonnée solitaire en kayak de mer - de Porz Liogan à l’île Molène, en passant par Bannec
Randonnée solitaire en kayak de mer – de Porz Liogan à l’île Molène, en passant par Bannec
Randonnée solitaire en kayak de mer - de l’île Molène à Porz Liogan, en passant par le phare des Pierres Noires
Randonnée solitaire en kayak de mer – de l’île Molène à Porz Liogan, en passant par le phare des Pierres Noires

Auteur : Jean-François Delcamp

En dehors de sa passion pour le kayak, Jean-François Delcamp est professeur de guitare classique au Conservatoire de Brest métropole océane.

3 pensées sur “Randonnée solitaire en kayak de mer, Bannec, Molène et les Pierres Noires”

  1. Du coup vous dîtes que la traversée vers l’archipel en dehors des marées de mortes-eaux est dangereuse, mais vous y êtes allé quand-même, et tout seul de surcroît??

    1. Bonjour François, la traversée vers l’archipel de Molène en dehors des marées de mortes-eaux est plus technique : il faut savoir faire un bac. Le bac est une technique ingénieuse qui permet de traverser un fort courant avec un minimum d’effort. Mais la traversée n’est pas plus dangereuse pour autant. Après tout, les courants ne sont que des tapis roulants sur lesquels on s’engage, ou pas. Avant de faire une navigation je consulte les atlas des courants de marées du SHOM pour en tirer parti.

      Si je regrette d’avoir été tout seul : c’est dans la mesure où je n’ai pas pu partager avec d’autres le merveilleux plaisir de voir de si beaux paysages et de faire une si parfaite navigation.

      Sur le plan sécurité et vu la météo annoncée : cette navigation ne présentait pas de danger pour moi. Que je sois seul ou accompagné par une personne moins expérimentée que moi. Je sais que dans les conditions rencontrées, j’aurai pu guider et secourir (si besoin) un kayakiste en difficulté lors de cette navigation.

      En rivière, classe II et III, je ne navigue jamais seul, parce que là, je sais qu’on peut rencontrer des dangers fatals : cravate, rappel, pied coincé, choc contre une pierre, etc … cas où l’autre est votre seul espoir de s’en sortir … Je ne parle pas des rivières classe IV et +, parce que je n’y ai jamais mis la pagaie.

      En mer d’Iroise c’est différent, je me sens capable d’estimer correctement mes limites et de faire des choix documentés en conservant une bonne marge de sécurité.

      Je pourrai vous dire que faire à deux une navigation qu’on ne s’estime pas capable de faire tout seul est doublement dangereux : parce qu’en plus de courir un risque personnel on peut faire courir des risques à l’autre.
      – Dans le cas où un débutant navigue avec un moniteur : il n’y a pas de problème. Les deux savent que c’est le moniteur qui prend la responsabilité totale de la navigation : responsabilité pour lui-même et pour le débutant qu’il guide.
      – Quand on navigue à plusieurs en étant de même niveau : on doit ne pas prendre de risque égoïste et veiller sur son partenaire.

      La conclusion de ma réflexion est qu’être en sécurité ce n’est pas être nombreux, c’est connaître et estimer les dangers du jour, c’est se connaître soit-même, rester humble, maintenir sa condition physique, avoir toujours l’armement nécessaire et s’entraîner régulièrement aux exercices de sécurité : esquimautages, récupérations mutuelles, remontées dans son kayak avec ou sans paddle float, soins à une personne en hypothermie et remorquages mutuels.

      Croyez-moi, elles sont nombreuses les navigations que j’aurais aimé faire et que je n’ai pas faites, parce que j’estimais qu’elles dépassaient mes compétences au vu des conditions du jour.

      Et …. je vous rassure : je continuerai à me priver des navigations qui seraient susceptible de dépasser mes marges de sécurité. J’ai une femme et des enfants que j’aime et auxquels je ne veux pas infliger de peine à cause de l’égoïsme d’une navigation trop engagée et je n’ai pas envie de déranger les sauveteurs à cause de mon éventuelle imprévoyance.

      Jef

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