Avantages et inconvénient de la pagaie groenlandaise pour la pratique de la randonnée en kayak de mer

Contexte de l’écriture de cet article :
Dès mon initiation au kayak de mer, au club du CKB en 2012, j’ai entendu dire par ceux qui avaient de l’expérience que la pagaie groenlandaise, même utilisée de façon intensive, ne causait pas de tendinites.

Très tôt, j’ai été passionné par la randonnée kayak et, pourtant, pendant 5 ans, j’ai utilisé la pagaie européenne quelque soit le milieu. Aussi bien en eau douce, en rivière, qu’en mer. J’ai fait quelques essais de pagaie groenlandaise avec des amis, j’en ai même acheté une, en mai 2014. Mais comme cette pagaie groenlandaise était trop grande pour un usage intense et qu’à cause de sa grande taille (2.45 M), j’avais du mal à la loger sur le pont de mon kayak : je ne l’ai utilisé que rarement.

C’est tout récemment, cet été 2017, à l’occasion de notre grande randonnée kayak du tour de Bretagne, que j’ai pu vérifier sur moi-même l’ergonomie et les bienfaits de la pagaie groenlandaise.

Notre tour de Bretagne a duré 20 jours, à raison d’une moyenne de 6 heures de pagaie par jour. Au bout de 11 jours d’utilisation d’une pagaie européenne en carbone, j’ai vu s’installer une douleur à l’épaule. J’étais parti pour faire avec cette douleur, mais j’ai quand même demandé à Pascal une de ses 3 pagaies groenlandaises en bois. Il m’a prêté une pagaie de 2.26 M qui m’a parfaitement convenu. Je constatais aussitôt que j’avançais avec plus d’aisance, moins d’effort et, même, plus de plaisir. A partir de ce changement de pagaie, ma douleur à l’épaule a rapidement décru, pour finir par complètement disparaître. Cette douleur qui disparaît et ce plaisir plus grand de pagayer avec une pagaie groenlandaise étaient de premiers éléments en faveur de cette pagaie.

Stage à l'Île-Tudy, Jef en kayak de mer inuit avec une pagaie groenlandaise - photo de Jean Drouglazet.
Stage à l’Île-Tudy, Jef en kayak de mer inuit avec une pagaie groenlandaise – photo de Jean Drouglazet.

Aujourd’hui, j’utilise, pour la randonnée kayak en mer, 3 pagaies groenlandaises :
– j’ai toujours ma première pagaie à « grand braquet » de 2.45 pour des usages intenses mais momentanés,
– j’ai ma nouvelle pagaie de 2.26 pour la randonnée kayak et l’esquimautage
– et j’ai, enfin, une courte pagaie tempête de 1.84 qui est ma pagaie de secours. Pour 60 €, j’avais acheté d’occasion cette pagaie tempête en avril 2015. Vu qu’on utilise la pagaie tempête d’une manière particulière (on la tient par la pale et non par le manche), je prends garde de l’utiliser régulièrement et pas seulement par vent fort.

La pagaie européenne croisée, au manche droit et d’une seule pièce, demeure pour moi une pagaie adaptée à l’eau vive, ou aux jeux en kayak de mer ; jeux dans les courants, marmites et vagues, avec des passages de pointes.

A l’usage, j’ai remarqué, comme beaucoup d’autres avant moi, que du fait de la légèreté de la pagaie groenlandaise, du fait de son entrée progressive dans l’eau, du fait du pagayage plus horizontal que vertical : les épaules, bras et poignets fatiguent moins qu’avec la pagaie européenne.

Le manche ovale de la groenlandaise est idéalement appréhendé, les mains n’ont pas à forcer pour tenir le manche. Pour les virages et demi-tours, l’utilisation pratique du grand bras de levier qu’offre la pagaie groenlandaise, quand on la tient par son extrémité, aide à la manœuvre.

Les appuis sont variés et ergonomiques parce que la tenue est parfaitement adaptable à chaque manœuvre. Lors des balayages des esquimautages, la forme de lame de couteau des pales alignées de la pagaie groenlandaise offrent un meilleur appui et une meilleure pénétration et vitesse que ne peuvent l’offrir les surfaces des pales incurvées et croisées de la pagaie européenne.

Plus j’utilise, de façon variée, la pagaie groenlandaise, plus je découvre sa richesse d’usage et ses avantages. Depuis septembre 2017, je m’entraîne plusieurs fois par semaine à l’esquimautage groenlandais en mer. Les avantages de la pagaie groenlandaise dans l’esquimautage sont importants. Ces avantages, ajoutés à ceux que j’ai remarqué en navigation font que je suis devenu en quelques mois un adepte fervent de la pagaie groenlandaise.

Comme en Bretagne les experts de la pagaie groenlandaise sont nombreux et accessibles, je savoure d’avance tout ce que je vais bientôt apprendre lors de rencontres et stages.

 

Extrait d’un film tourné en 1930 lors d’une expédition dans l’est du Groenland

 

 

Forme générale de la pagaie groenlandaise :
La pagaie groenlandaise est en forme de nœud papillon allongé. Au centre, un manche court de section ovale, délimité par deux épaules, elles-même prolongées de deux longues pales étroites qui s’élargissent progressivement jusqu’à leurs extrémités.

 

Dimensions de la pagaie groenlandaise classique :
La pagaie classique groenlandaise mesure généralement entre 2.10 et 2.40.
A ma connaissance, qui est loin d’être exhaustive, il existe deux méthodes pour trouver la longueur totale d’une pagaie classique groenlandaise en fonction de sa taille. Les deux méthodes donnent à peu près le même résultat :
– La longueur de l’envergure des 2 bras ouverts du majeur gauche au majeur droit, plus la longueur du coude au poignet.
– La longueur qui va du sol au pli des doigts alors qu’on se tient debout, le bras en l’air à la verticale.
Pour moi qui mesure 1.84 M, cela donne une pagaie de 2.26 M. Cette longueur de pagaie me convient pour la longue randonnée kayak.

 

Dimensions de la pagaie tempête groenlandaise :
La longueur de la pagaie tempête groenlandaise, plus petite que la classique et d’un maniement différent, correspond tout simplement à la taille de son utilisateur plus une main (2.04 en ce qui me concerne).

 

Prise en main de la pagaie groenlandaise :
Cette pagaie symétrique s’avère ergonomique et polyvalente, on peut l’utiliser de n’importe quel côté et n’importe quelle face et cela sur toute sa longueur. La pagaie groenlandaise offre une grande variété de prises en mains. Selon la manœuvre voulue, on la tient aussi bien par les épaules ou le manche, que par les pales. Sous l’eau, avant d’esquimauter, on la place sans effort où on veut, vu sa forme de couteau apte à pénétrer l’eau, pourvu qu’on oriente ses pales en fonction du déplacement prévu.

 

Matériau de la pagaie groenlandaise :
La pagaie groenlandaise est construite en thuya (western red cedar), un bois léger et imputrescible. Au Groenland, les extrémités des pales sont renforcées par un matériau dur, comme l’os de baleine ou l’ivoire de morse. En Europe les extrémités des pales sont renforcées par de l’ipé (le Tabebuia ipe, un bois dur) ou par du PVC. La pagaie est taillée dans le sens des fibres d’un bois sans nœud, soit dans une seule pièce, soit dans du lamellé collé. Ses dimensions sont aux mesures de l’utilisateur. Le bois est 100% recyclable.

 

Ergonomie de la pagaie groenlandaise :
Cette pagaie, conçue depuis des siècles par les peuples inuits, est reconnue pour son efficacité, sa simplicité et sa polyvalence. C’est une pagaie ergonomique. Même en usage intense, elle ne traumatise ni les articulations ni les tendons.

 

Avantages et qualités de la pagaie groenlandaise :
– Du fait du pagayage horizontal et du fait de sa forme longue et étroite, la surface de la pale de la pagaie groenlandaise pénètre l’eau progressivement, cette progressivité de la pénétration dans l’eau n’est pas traumatisante pour les tendons.
– Les pales n’étant pas croisées, le pagayage n’entraîne pas de torsion du poignet. A ce sujet, je rappelle qu’en une journée moyenne de rando de six heures, on donne entre 14.000 et 21.000 coups de pagaie, selon que l’on pagaie à 40 ou à 60 coups par minute.
– Cette pagaie offre une très faible résistance au vent
– Le manche ovale et les pales peu larges sont facilement préhensibles, il en découle que les manœuvres : appels, écarts et godille sont facilités.
– compte tenu de son profil et de sa symétrie, la pagaie groenlandaise permet toutes sortes d’appels, d’écarts, de propulsions et d’appuis, ainsi qu’une grande variété d’esquimautages. Elle peut s’utiliser dans tous les sens et sur toute sa surface : les mains glissent rapidement du manche aux pales et se positionnent instinctivement à l’endroit le plus adapté à la manœuvre voulue.
– Étant conçue sur mesures, elle est parfaitement adaptée à son utilisateur
– Les pagaies groenlandaises sont légères, entre 700 et 900 grammes.
– Pour le débutant, lors de l’esquimautage, il est aisé de trouver la position optimale de la pagaie en la laissant brièvement flotter avant de commencer son balayage avec l’angle souhaité.
– La pagaie groenlandaise flotte, elle est à la fois souple et solide
– La pagaie de secours ou pagaie tempête (une pagaie groenlandaise courte, de la taille du pagayeur), est conçue pour être tenue alternativement par l’une et l’autre pale, elle est idéale par vent fort de face.
– L’esquimautage avec la pagaie groenlandaise est riche de nombreuses techniques qui permettent d’esquimauter, même avec une épaule ou un bras blessé.
– La pagaie groenlandaise est un bel objet, en matériau noble, on peut la fabriquer soi-même pour un coût modique de quelques dizaines d’euros.
– Le toucher du bois est agréable, de plus la pagaie bois est recyclable à 100%
– La forme plane de la pagaie groenlandaise lui permet d’être glissée aisément sous les lignes de vie.
– Elle est silencieuse dans l’eau

 

Inconvénient de la pagaie groenlandaise traditionnelle :
– La pagaie groenlandaise n’est pas adaptée aux tous petits fonds, comme c’est le cas lors de certains passages de pointe rocheuses, ou encore lors du passage dans des passes étroites et peu profondes. Hélas pour moi et pour beaucoup de kayakistes, elle n’est pas adaptée à ouvrir les canettes de bière !

Inconvénient de la pagaie groenlandaise en deux parties :
– La pagaie groenlandaise démontable en deux parties est moins souple, plus fragile et moins ergonomique, que la pagaie groenlandaise traditionnelle d’une seule pièce. Les pagaies démontables, au niveau frais de port, c’est incomparable et il faut avouer que c’est pratique pour prendre l’avion. Mais, prenez-vous souvent l’avion avec votre pagaie ?
Même si vous appréciez les pagaies démontables, évitez au moins ce choix pour votre pagaie de secours : une pagaie tempête en une pièce, facile à prendre et à loger sur le pont, est immédiatement efficace et idéalement adaptée aux conditions les plus dures.

Inconvénients de la pagaie groenlandaise en carbone :
– Les pagaies en carbone sont 8 à 10 fois plus chères que la pagaie bois sur mesure qu’on fabrique soi-même, pour quelques dizaines d’euros, lors d’un stage ou d’après des plans. Bien qu’elles soient de beaux objets, les pagaies carbone du commerce n’ont pas la qualité du sur mesure qui est l’ADN de la groenlandaise en bois. Les pagaies en carbone ne sont pas recyclables comme le bois et, de plus, le carbone mouillé est une vrai savonnette.

 

Paradoxe :
Il faut avoir utilisé la pagaie européenne dans bien des conditions pour mesurer pleinement tous les avantages de la pagaie groenlandaise.
– L’usage intensif de la pagaie européenne en longue randonnée kayak est malheureusement la cause de tendinites aux poignets, coudes ou épaules.
– Le fait que les pagaies soient croisées et fassent souffrir les poignets a amené les fabricants de pagaie européenne à concevoir des manches dit « ergonomiques », ces manches tordus compliquent l’utilisation de la pagaie et réduisent les possibilités de prise en main de la pagaie.
– La forme tordue de la pagaie européenne ergonomique et ses pare-gouttes rendent difficile de la glisser sous la ligne de vie.
– La pale large de la pagaie européenne est difficile à tenir en main et complique l’usage de la totalité de la longueur quand on a besoin d’un grand bras de levier.
– La pagaie européenne, de par la forme asymétrique de ses pales, a un sens obligé d’utilisation (un haut et un bas), ce qui complique sa prise en mains, combien de fois je me suis retrouvé à la surface avec ma pagaie européenne à l’envers à la suite d’un esquimautage bien chahuté !

 

Fabriquer soi-même sa pagaie groenlandaise :
– Des guides de kayak de mer comme Yann Lemoine https://www.peuplenomade.com/ ou des associations comme CK/mer http://www.ckmer.org/ organisent régulièrement des stages de fabrication de pagaie groenlandaise.
– Alain Kerbiriou, spécialiste français de la construction de kayaks groenlandais, organise, dans son atelier du Hézo, au cœur du golfe du Morbihan, des stages d’initiation à la construction de pagaies groenlandaises, Alain Kerbiriou en produit également à la demande et sur mesure : http://www.kerlo.fr/

 

Acheter sa pagaie groenlandaise en France :
– Yannick Sevi, un ébéniste d’origine bretonne qui vit et travaille en Savoie produit des pagaies groenlandaises en série et sur mesure : http://www.alpinepaddle.com/.
– Alain Kerbiriou, produit des pagaies groenlandaises à la demande et sur mesure : http://www.kerlo.fr/.
– Yann Leroux fabrique et commercialise ses modèles de pagaies groenlandaises à Pluneret dans le Morbihan https://www.advanced-paddles.fr//

 

Apprendre à utiliser la pagaie groenlandaise en France :
– CK/mer http://www.ckmer.org/ organise des stages réguliers d’initiation à la pagaie groenlandaise.
– Avec l’association de kayak groenlandais Oratarnek, basée à Vannes dans le Morbihan. Pour plus d’information sur l’association : http://www.esquimautage-groenlandais.fr/.

 

Greenland Bound: A Paddler’s Pilgrimage – Directed by: David Hartman & James Roberts

Auteur : Jean-François Delcamp

En dehors de sa passion pour le kayak, Jean-François Delcamp est professeur de guitare classique au Conservatoire de Brest métropole.

2 réflexions sur « Avantages et inconvénient de la pagaie groenlandaise pour la pratique de la randonnée en kayak de mer »

  1. Salut Jef
    Je suis très heureux de ta « conversion », surtout que j’y ai joué un petit rôle :-))
    Bravo pour cet article très complet sur une pagaie dont j’aurai du mal à me passer aujourd’hui.
    Sans elle, et au regard de mes tendinites et epicondylites, je ne naviguerais sans doute plus en kayak.
    A bientôt sur l’eau….pour voir tes progrès sur le roll !
    Pascal J

  2. Merci pour cet article détaillé Jef.
    J’ai moi aussi repris ma pagaie groenlandaise récemment alors que je l’avais mise de côté. J’ai été surprise par la précision et la facilité d’utilisation dans les manœuvres (appels et écarts) !
    Pour l’esquimautage, j’ai constaté que j’avais pris de bien mauvaises habitudes avec des gestes approximatifs, que l’on peut facilement contrebalancer avec la puissance de la pale de la pagaie européenne, mais qui rendent difficile la sortie avec la groenlandaise.
    J’ai l’intention de la tester dans la durée lors de ma prochaine rando, et de progresser dans l’utilisation riche et variée que permet la groenlandaise.
    On en reparlera donc…

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